Qualité de villes, le magazine du groupe RATP qui donne à voir LA VILLE AUTREMENT.

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Rencontre

Rencontre avec Geoffrey West

Selon Geoffrey West, physicien, ancien président de l’Institut de Santa Fe, nous sommes entrés dans l’ère de l’urbanocène. Pour ce biologiste et physicien, l’empreinte des villes est devenue si importante qu’il y a urgence à s’emparer des outils de la science pour tenter de maîtriser la croissance des « organismes urbains ».

Comment avez-vous eu l’idée d’appliquer aux villes les lois de la biologie ?
C’est une longue histoire, mais disons que tout a commencé quand, avec un groupe de collègues, nous nous sommes intéressés aux « lois de mise à l’échelle » (scaling laws). Nous avons alors découvert que des lois simples et mathématiques gouvernaient la croissance des organismes vivants. Si vous doublez la taille d’un animal, il n’aura pas besoin du double de ressources pour croître et subsister. Il lui faudra environ 25 % de ressources en moins. Et c’est vrai pour tous les animaux et tous les indicateurs : taille, durée de vie, nombre de petits, etc.

Et vous avez donc pensé à transposer cette loi aux villes ?
À vrai dire, j’ai d’abord pensé à analyser des entreprises, mais un collègue en sciences sociales de l’université de Santa Fe m’a encouragé à regarder du côté des villes. Celles-ci sont souvent comparées à des organismes vivants : elles métabolisent, grandissent, utilisent de l’énergie.

Et la loi a fonctionné ?
Exactement ! On approche souvent les villes de façon narrative mais rarement en les mesurant. C’est ce que nous avons fait. Nous avons collecté quantité de data : le nombre de stations d’essence, de restaurants, de lignes électriques, de kilomètres de réseaux de transport, pour vérifi er si les villes connaissaient ce phénomène d’échelle. Et nous avons constaté qu’au-delà des diff érences géographiques ou culturelles, il existait bien une structure universelle des villes et un phénomène d’échelle comparable à celui du monde biologique : Paris, c’est Marseille en plus grand, qui est Avignon en plus grand, etc.

Le seul changement, par rapport à la croissance des organismes vivants, c’est que les villes dépensent seulement 15 % de ressources en moins en doublant de taille, et non 25 %. Mais l’autre découverte, c’est que lorsqu’on regarde les impacts sociaux et sociétaux, on s’aperçoit que les villes en grandissant produisent du « surplus de croissance », du « gain d’échelle ». Dans une ville deux fois plus grande, le nombre de dépôts de brevet (un bon indicateur du niveau d’innovation) est deux fois plus élevé, + 15 %. C’est ce que j’appelle « le changement d’échelle surlinéaire ».
Malheureusement, cette règle vaut aussi pour les phénomènes sociaux dangereux :une ville deux fois plus grande, c’est deux fois plus de délinquance, deux fois plus de maladies,
+ 15 %.

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« Il existe une structure commune des villes : Paris, c’est Marseille en plus grand, qui est Avignon en plus grand et ainsi de suite. Et c’est vrai en Asie, en Europe ou en Afrique. »

Geoffrey West,
Physicien et ancien président de l’Institut de Santa Fe

Quelles applications tirer de ce constat ?
En biologie, nous travaillons sur les mécanismes de la croissance. On naît, on grandit, on arrête de grandir. Les réseaux (réseau sanguin, système respiratoire, système nerveux) qui sous-tendent cette croissance ralentissent avec l’âge. Mais les villes, elles, grandissent sans cesse et de plus en plus vite, une croissance sous-tendue par les interactions entre les gens, les réseaux sociaux, la rapidité accrue des transports.

Plus elles sont grandes et plus la vie s’accélère. Ce modèle est-il soutenable alors que les villes dominent la planète et sont en grande partie responsables du réchauff ement climatique ? Quel nouveau paradigme inventer pour sortir de cette course de vitesse ? Je suis convaincu qu’une véritable « science des villes » peut permettre aux décideurs de regarder de façon holistique les villes pour construire les scénarios d’un futur soutenable.

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