Qualité de villes, le magazine du groupe RATP qui donne à voir LA VILLE AUTREMENT.

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Instantanés

Quand l'éphémère forge le symbole

Patrimonial, emblématique, culturel, sociétal… l’héritage des expositions universelles est multiple et enrichit les paysages des villes hôtes. Du geste initial et éphémère à l’émergence de symboles durables, tour d’horizon de ces legs désormais indissociables de l’identité des villes hôtes, voire de celle des pays d’accueil.

Paris, 1889. Une mal-aimée devenue icône

La tour Eiffel n’a pas toujours joui de son statut de symbole. Initialement décriée pour son caractère jugé inesthétique, cette prouesse technique n’est, à l’origine, pas conçue pour durer. La structure de 312 mètres, plus haute tour du monde à son inauguration, répond au concours organisé par le ministère de l’Industrie et du Commerce pour célébrer les progrès scientifiques et techniques du pays, un siècle après le début de la Révolution française. C’est sa valeur stratégique et militaire de support d’antenne radio pour communiquer à longue distance qui légitimera la pérennisation de l’édifice. Inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1991, la tour Eiffel demeure indissociable de la Ville lumière et constitue une attraction touristique incontournable.

 

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Seattle, 1962. Une capsule suspendue dans l’espace

Dîner à bord d’une soucoupe volante ? La ville de Seattle a réalisé ce rêve futuriste, avant même que Neil Armstrong ne pose un pied sur la lune, en érigeant la tour Space Needle, œuvre de John Graham et Edward E. Carlson. La flèche, qui s’éleve à 185 mètres de hauteur, héberge depuis son édification un restaurant tournant, accessible grâce à des ascenseurs externes aux allures de capsules spatiales. Emblème de la ville, cet ovni du paysage se retrouve dans les films, séries, documentaires, photographies, incarnant Seattle par sa seule présence à l’image.

 

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Londres, 1851. Hyde Park, poumon vert de la ville

C’est en accueillant la première exposition universelle en 1851 que Hyde Park a connu une renommée mondiale. Le Crystal Palace, emblème de l’événement, a en effet été érigé dans ce parc datant du XVIIème siècle, l’un des plus grands de la capitale. Le succès de l’exposition, vitrine du pays, y a impulsé de nombreuses manifestations culturelles. Ces 140 hectares constituent aujourd’hui pour les Londoniens le poumon vert de la capitale britannique, avec une biodiversité croissante, plus de 4 000 arbres, 100 variétés de roses, ainsi qu’une faune riche d’oiseaux, d’insectes… et de célèbres écureuils.

 

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Lisbonne, 1998. Réinventer les lieux de vie

L’Exposition de 1998 est l’occasion d’une rénovation de grande ampleur de plusieurs quartiers de l’ouest de Lisbonne ; l’ancienne friche industrielle est réhabilitée pour accueillir l’événement. À l’issue de la manifestation, Expo Urbe, la société organisatrice, repense les aménagements dédiés à l’exposition : la zone devient ainsi un espace de plus de 300 hectares de logements et de bureaux, principal centre d’affaires de Lisbonne. Des commerces, hôtels, écoles, universités et un hôpital voient également le jour grâce à la transformation des terrains. L’exposition constitue un intense accélérateur du développement de la ville et du pays, en particulier pour le secteur du tourisme.

 

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Aichi, 2005. Redécouvrir la sagesse de la nature

« La sagesse de la nature », thématique de l’Exposition universelle de 2005 au Japon, a permis de révéler les collines situées à proximité de Nagoya : sur le site d’Aichi, les forêts et étangs centenaires jouxtent les différents pavillons édifiés pour l’exposition. Le parc mis en valeur par l’événement reste accessible en train, permettant aux promeneurs de découvrir ces espaces naturels. L’Aichi Kaisho Forest Center y a également été créé après l’événement pour préserver la forêt et ses 3 400 espèces de plantes et d’animaux.

 

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Montréal, 1967. Habitat 67 : réinventer le logement urbain

Habitat 67, complexe résidentiel conçu par l’architecte Moshe Safdie, est un aménagement emblématique de l’Exposition universelle de Montréal. Idéaliste, cet ouvrage architectural de 158 appartements visait à concilier la qualité de vie des maisons individuelles de banlieue et la densité de la ville, tout en proposant des logements abordables pour chaque locataire. Conçu pour accueillir des familles de classes populaires, cet ensemble original de 354 cubes de béton, classé monument historique en 2009, qui offre une vue plongeante sur le fleuve, le Vieux-Port et la ville de Montréal, est devenu un espace d’habitations prisé qui demeure un symbole architectural fort de la ville.

 

 

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« Transformer les pavillons en lieux permanents implique de définir de nouveaux publics et usages. »

Bertrand Lemoine,
Architecte, ingénieur et historien, directeur de recherche honoraire au CNRS

Comment comprendre l’évolution entre l’intention initiale de la construction d’une structure dédiée à un tel événement et l’usage qui en découle ultérieurement ?

B.L. Les expositions universelles fonctionnent selon une scénographie presque théâtrale qui rassemble ce qu’elles donnent à voir, dans une unité de temps (plusieurs mois) et de lieu. Chaque espace dédié forge un microcosme du monde et reflète ses nouveautés et innovations à un instant T. Dans cette perspective, tout est par nature éphémère dans une exposition universelle. Toutefois, l’investissement nécessaire conduit à conserver des traces – plus ou moins ténues ou monumentales, plus ou moins concertées dès le début -, de ces bâtiments. Transformer les pavillons en lieux permanents implique de définir de nouveaux publics et usages. Il ne s’agit plus de montrer ce qui se fait mais ce qui peut durer dans le temps.

Dans quelle mesure ces infrastructures deviennent-elles des symboles et un patrimoine à part entière ?

B.L. Les expositions universelles sont des événements uniques pour les villes qui les organisent, et on peut comprendre que celles-ci souhaitent pérenniser les traces de ces fastes. Dans les faits, les choses sont plus complexes. La tour Eiffel est un cas particulier : son utilisation scientifique lui a permis de perdurer au-delà des vingt ans de concession du terrain sur lequel elle est située. La valeur stratégique et militaire a dépassé la valeur symbolique et architecturale pour garantir sa pérennité. La construction a aujourd’hui pris une autre dimension, se détachant de l’exposition universelle de 1889 qui en était le support. Les Grand et Petit Palais ont, quant à eux, d’emblée été construits comme des bâtiments destinés à rester permanents après l’Exposition de 1900. Cette recherche de durabilité des bâtiments nécessitant le plus d’investissements est, par exemple, pensée dès la construction du palais de Chaillot en 1878 sur l’actuelle place du Trocadéro. La Space Needle de Seattle, l’Atomium de Bruxelles, le pavillon de la Chine à Shanghai sont autant de réalisations symboliques de ces villes. Aujourd’hui, l’ampleur des expositions actuelles impose leur délocalisation des centres des villes et rend plus difficile la question de l’intégration a posteriori de cet héritage. Intégrer le principe de durabilité induit que ce patrimoine ne soit pas condamné à rester éphémère.

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