Qualité de villes, le magazine du groupe RATP qui donne à voir LA VILLE AUTREMENT.

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Rêver la ville

La ville en mode Reset ?

Réinventer l’écosystème de la ville dans une optique bas carbone, c’est penser une ville recyclable, qui sait réemployer bâtiments, espaces et matériaux, construire dans ses interstices urbains, penser temps d’utilisation plutôt que possession de l’espace.

AGRICULTURE URBAINE

La ville passe au vert

Un peu partout dans le monde, la notion de transition se substitue à celle de développement durable, avec pour socle l’agriculture urbaine et ses multiples atouts : les circuits courts, le « faire ensemble », la bonne gestion des ressources naturelles ou encore la lutte contre les îlots de chaleur.
Né en Grande Bretagne au début des années 2000, le mouvement « Villes en transition » est l’un des fers de lance d’une transformation urbaine radicale. Présent aujourd’hui dans plus de 40 pays, des initiatives de transition voient le jour à New-York, Melbourne, Rio de Janeiro ou encore Pondichéry. Au cœur de la démarche, la permaculture, un mode d’agriculture calqué sur le fonctionnement des écosystèmes naturels, qui fonde une autre vision de la ville en invitant les habitants à adopter ensemble des modes de vie moins dépendants du pétrole. Pour les initiateurs du mouvement, dont Rob Hopkins, ce premier pas franchi collectivement (cultiver localement pour consommer localement) en entraîne beaucoup d‘autres, faisant éclore une multitude d’initiatives citoyennes dans tous les domaines : logement accessible, monnaie locale, lutte contre les discriminations…

L’agriculture urbaine est ainsi sortie des marges, pour devenir un sujet d’étude à part entière. En témoigne le développement depuis 2020 d’un réseau international d’experts initié par l’Université de Québec à Montréal, au Canada, et celle de Liège, en Belgique. Avec l’ambition d’accélérer les travaux dans ce domaine et de mieux valoriser les services que cette agriculture fournit à la ville, l’Université de Liège a inauguré début 2021 une plateforme de recherche unique en Europe. Baptisée Wasabi, elle propose aux chercheurs et aux étudiants, un véritable terrain de jeu de cinq hectares, organisé en quatre pôles (agriculture urbaine, biodiversité, jardin botanique et jardin de pluie), le Spin farming (culture intensive sur de très petites surfaces), le Paff Box (1) ou le Groof (2) : l’agriculture urbaine de demain est en train d’y éclore.

(1) Plant And Fish Farming Box : système aquaponique qui associe élevage de poisson et culture des plantes dans l’eau
(2) Greenhouses to Reduce CO2 on Roofs : une serre de 200 m2 sur le toit d’un bâtiment du campus qui utilise l’énergie perdue par le bâtiment pour pratiquer des cultures hydroponiques.

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« Les espaces délaissés de la ville offrent un formidable potentiel »

Rob Hopkins
Initiateur du mouvement international Villes en transition

Peut-on encore changer la ville ?

R.H. Bien sûr on peut baisser les bras et se dire qu’il est trop tard. Mais dans mon travail et mes conférences, je m’efforce de convaincre que le changement climatique peut être une opportunité historique de créer des villes ludiques, belles, désirables. Il faut « recâbler » nos cerveaux, pour leur permettre de voir les possibilités, pas les impasses. C’est possible et c’est déjà une réalité. Regardez ce qui se passe à Liège, en Belgique, où la ville investit 5 millions d’euros pour repenser complètement une « ceinture alimentaire » sur des terrains très proches de la ville.

Six autres villes belges sont en train de réfléchir à faire la même chose et à Marseille, la municipalité achète des terres autour de la ville dans le même objectif. À Berlin, le magnifique Princessinnengarten, un jardin communautaire installé depuis 2009 dans un terrain vague, est entièrement planté dans des bacs transportables, ce qui permettra de le déplacer si ce terrain devait être construit un jour. De plus en plus de villes reconnaissent les espaces de production alimentaire comme des espaces urbains à part entière.

Pour vous, ces initiatives font bien plus que nourrir ou verdir la ville.

R.H. Oui, d’abord parce qu’un jardin peut et doit avoir plusieurs fonctions, être utile, productif. Chaque fois que l’on apporte quelque chose on doit se demander si cette plante, cet arbre, pourra être à la fois un aliment, de la fibre, un médicament, etc. Ensuite, il est clair que ces initiatives ont un impact social. J’ai visité à Marseille un jardin partagé. Pour beaucoup de jeunes qui y participent, c’est devenu le centre de leur vie sociale, un lieu qui organise des événements, qui travaille avec des réfugiés.

À Marseille toujours, le formidable AprèsM, cet ancien Mc Do reconverti en restaurant social et solidaire, en fast food social, a poussé l’équipe à se poser des questions très intéressantes. Servir 2000 repas par semaine c’est bien mais pourquoi ne pas le faire avec des produits cultivés localement ? Et ce sera le début d’une nouvelle activité économique, avec des producteurs qui vont pouvoir fournir ce restaurant.

Raconter ces réussites, c’est proposer un autre récit, un nouvel imaginaire ?

R.H. Nous voyons tant de films et de romans qui nous présentent un futur horrible. J’ai participé au documentaire Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, et l’impact de ce film a été inimaginable. Tout à coup, dans le circuit des salles de cinéma commerciales, le public allait voir un film sur le changement climatique.

J’aimerais susciter chez les gens le désir d’une ville qui soit belle, où la biodiversité est préservée, où les enfants jouent dans la rue. Ce devrait être ça, la normalité ! Pour cela, il faut donner un avant-goût de cette ville désirable, faire surgir un peu partout des « pop-ups » de cet avenir bas carbone.

Pour la ferme urbaine, prenez l’ascenseur

Depuis 2016, le projet Parisculteurs de la Ville de Paris incite à la végétalisation des murs et toits de la capitale. Hydroponie à la Ferme Lachambeaudie (12e arrondissement), culture de spiruline dans l’immeuble de la rue des Poissonniers (18e arrondissement), espaces dédiés à l’agriculture urbaine au sein des Ateliers Vaugirard : de nombreux sites du patrimoine RATP ont déjà été « mis au vert ». Dernier en date : le nouvel atelier de maintenance de la ligne 14, au cœur des Docks de Saint-Ouen, qui met à disposition 9000 m2 de toiture au profit d’un lauréat de la 4ème édition de Parisculteurs.

URBANISME CIRCULAIRE

Place aux boucles vertueuses

Le sol n’est pas une ressource infinie. Consommer toujours plus de foncier, détruire pour faire du neuf, construire encore alors qu’on pourrait densifier l’existant : c’est l’ensemble de ces vieux réflexes que l’urbanisme circulaire cherche à transformer en privilégiant la modularité des espaces. Depuis les années 70, c’est la voiture qui dessine nos villes, avec pour conséquence une hyperconsommation de l’espace, au détriment des terres agricoles, et des aménageurs qui combinent un nombre limité de produits immobiliers : pavillons, immeubles, surfaces commerciale, parkings… Défendue par l’urbaniste Sylvain Grisot, la notion de ville circulaire s’inspire des principes de l’économie circulaire et combine plusieurs boucles vertueuses. La première : éviter de construire, en intensifiant les usages de l’existant, à l’image de la résidence universitaire Bertelotte, à Paris, dans le 15e arrondissement. Ce site de 4 400m2, auparavant utilisé en tant que bureaux, a été réhabilité et est aujourd’hui composé de 138 logements étudiants, des espaces communs et de co-working. Le bâtiment, inauguré en 2020, a été conçu grâce à des matériaux biosourcés, notamment avec de la paille.

Seconde boucle de l’urbanisme circulaire : éviter de déconstruire. Non seulement parce que démolition et reconstruction produisent des déchets mais surtout parce que déconstruire, c’est perdre de la matière et de l’énergie grise. Troisième boucle : éviter l’étalement urbain, en densifiant ou en recyclant, notamment les espaces sans usage. D’après l’institut Paris Région, il y aurait aujourd’hui en Île-de-France 4 200 hectares de friches, soit l’équivalent de la moitié de Paris… La quatrième boucle, enfin, concerne la renaturation des espaces, comme dans le Nord Pas-de-Calais où l’Établissement public foncier dévelo+C25:C26ppe une renaturation temporaire des sols entre deux projets de promotion immobilière.
Des boucles vertueuses qui s’illustrent par exemple avec la restructuration du centre bus Jourdan, Corentin Issoire de la RATP. Datant de la fin du XIXe siècle, ce site industriel s’est transformé pour accueillir un véritable complexe urbain composé d’une résidence universitaire, de logements sociaux et privés et des espaces végétalisés. Une façon de repenser l’aménagement urbain.

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« On peut fabriquer de la ville sur la ville, sans consommer davantage d’espace »

Sylvain Grisot
Urbaniste, fondateur de dixit.net

Régénérer la ville, c’est une nécessité ?

S.G. C’est à la fois une nécessité, nous y sommes obligés, et une possibilité, nous en sommes capables et cela peut être assez enthousiasmant. 80% de la ville de 2050 est déjà autour de nous et nous n’avons ni le temps ni les ressources pour remplacer l’essentiel d’un parc immobilier construit avant 2000.

Devant l’urgence climatique, l’approche habituelle, qui consisterait à démolir l’existant pour reconstruire des immeubles mieux armés pour le changement climatique ou pour la réversibilité des usages, ne fonctionne pas.

Comment alors refonder la ville sans construire davantage, sans consommer de l’espace ?

S.G. En cessant de donner la priorité au neuf et à l’étalement urbain, qui consomme toujours davantage de foncier, et de construire toujours plus loin des centres urbains. La ville existante, celle qui nous entoure est pleine de ressources et nous avons déjà toutes les solutions entre les mains pour la transformer.

Contrairement à une idée reçue, les villes recèlent des espaces non utilisés qui pourraient permettre de les densifier intelligemment. On peut aussi réfléchir en termes de temps d’utilisation et pas seulement d’espace, par exemple en occupant mieux tous ces équipements publics qui sont ouverts à peine 30 heures par semaine. On peut aussi transformer des bâtiments existants, réemployer au lieu de démolir.

Vous appelez à dissocier propriété du sol et propriété du bâti. Quel serait le bénéfice pour la ville ?

S.G. Il y a une crise du « rez-de-chaussée » de la ville. Dissocier la propriété du sol et celle des bâtiments permettrait de créer des ‘communs’, gérés comme tels. Je pense par exemple à ces zones d’activité commerciales qui laissent derrière elles des friches, alors que l’on va, juste à côté, prendre sur des terres agricoles pour construire.

Sortir le prix du sol de l’équation immobilière, le traiter comme un bien commun, ce serait aussi s’inscrire dans le temps long, générer des synergies nouvelles entre acteurs privés et publics pour entrer dans une logique d’écologie industrielle.

La ville, objet de recherche et d’expérimentation

En 2007, la RATP a choisi l’architecte Jacques Ferrier pour dessiner, au sein du site Philidor Maraîchers, un immeuble de bureaux de 6 200 m2. Jacques Ferrier, qui regarde la ville comme un écosystème fertile, développe une approche associant recherche et production, une architecture de la résonance qui crée une relation nouvelle avec la planète, la ville et ses habitants. Sa conviction ? « Ce qui dure, c’est ce qui se transforme ». Un manifeste pour des bâtiments si utiles et si simples qu’ils pourront être utilisés à terme pour des usages autres que ceux du projet initial.

A lire :
La ville machine, Jacques Ferrier – 2021, un essai qui interroge le rôle prépondérant qu’a pris la technique dans nos vies métropolitaines, et qui appelle à remettre l’humain au centre du projet urbain.
Manifeste pour un urbanisme circulaire, Sylvain Grisot – 2021, un ouvrage qui traite des alternatives concrètes à l’étalement de la ville.

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