Qualité de villes, le magazine du groupe RATP qui donne à voir LA VILLE AUTREMENT.

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Inspirations

La ville de demain

Les métropoles sont le lieu par excellence des interactions et des contradictions. Pour les résoudre, elles se font laboratoire, champ d’expérimentation, témoignant d’une réjouissante vitalité et d’une belle créativité. Dans ce dossier, découvrez trois voies de la réinvention des villes d’aujourd’hui : le rapport au temps urbain, le partage de l’espace public et les nouvelles pratiques collaboratives.

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Ville chronos, le facteur temps

On aménage l’espace pour gagner du temps.
Et si on aménageait le temps pour gagner de l’espace ?
Le géographe et urbaniste Luc Gwiazdzinski milite depuis plusieurs décennies pour placer l’approche temporelle au cœur de la pensée urbaine. La crise sanitaire donne une nouvelle actualité à ses travaux.

Pourquoi la question des temps urbains peine-t-elle à émerger ?
Peut-être parce que l’on inaugure plus facilement un bâtiment ou un espace public qu’un aménagement des temps ! Il est vrai que cette question est restée longtemps secondaire. Chez les aménageurs, les urbanistes, les politiques, c’est l’espace qui prime. Mais il y a eu dans les années 90 des recherches intéressantes en Italie puis, à la fin de cette décennie, un véritable intérêt en France et en Europe pour ces questions. On a alors assisté à un vrai foisonnement, et une « scène » des temps urbains s’est constituée à ce moment-là. C’est l’époque où naissent les bureaux des temps à Rennes, Poitiers, Paris, dans le Territoire de Belfort ou en Gironde.

Comment aborder la complexité d’un tel sujet ?
D’abord en observant. Autant on sait représenter les espaces de la ville, autant on ne savait pas bien représenter les temps urbains. Nous avons pu établir des cartographies spatio-temporelles très parlantes : on y voit la ville s’ouvrir et se refermer selon les moments de la journée. Ensuite, il faut réussir à mettre le sujet à l’agenda de la recherche, des politiques publiques, des entreprises… Ce qui peut y contribuer, c’est que le temps est une dimension qui appartient à tout le monde et à personne. Citoyens, chercheurs, entreprises, syndicats, quand les gens acceptent de se mettre autour d’une table, c’est tout un champ d’innovation qui s’ouvre. Enfin, il faut expérimenter. La nuit, sur laquelle j’ai beaucoup travaillé, est à cet égard un formidable espace de test, notamment pour les systèmes de transport. À Paris, les Nuits blanches ont permis de montrer que, oui, on pouvait faire circuler des bus ou des métros plus tard dans les villes et que cela fonctionnait.

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Mais le sujet suscite aussi des tensions…
Absolument. Car détricoter notre organisation temporelle, c’est toucher à nos temps sociaux, au risque de les déstructurer. C’est pourquoi il faut de la concertation, du courage politique et il associer les citoyens aux arbitrages.

Couvre-feu, télétravail, organisation par groupes dans les écoles et lycées… La crise sanitaire a-t-elle remis le temps au centre de nos préoccupations ?
Elle a, en tout cas, posé cette question centrale : comment vivre ensemble ? Pour que la densité soit acceptable sur le plan sanitaire, on a deux possibilités.
Se déployer dans l’espace, c’est ce qui a été fait par exemple pour les cafés et restaurants. Ou se déployer dans le temps. La Charte d’Athènes a figé la conception des villes autour de l’idée qu’une fonction = un espace. Pourquoi ne pas sortir de ce modèle ? Une rue où circulent les voitures pendant la journée pourrait devenir piétonne le soir. Un tramway qui transporte des voyageurs pourrait approvisionner des magasins la nuit, et des bâtiments administratifs vides se transformer en lieux d’accueil ou de logement. Je suis partisan d’une ville malléable, polyvalente.

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Ville partagée, la (re)conquête de l'espace

Vivre et circuler en ville, un sport de combat ?
Dans de nombreuses métropoles, il reste beaucoup à faire pour atteindre, sur la chaussée comme sur les trottoirs, une cohabitation réellement apaisée entre automobilistes, cyclistes et piétons. Et pour rendre à chacun le droit à la lenteur, à l’hésitation et à la flânerie.

La ville est par définition un espace partagé, collectif, traversé par des usagers qui, selon les heures et les jours, se disputent une ressource rare, parcs et jardins, trottoirs, chaussée, quais du fleuve, ou qui, au contraire, coexistent harmonieusement parce que l’espace public est suffisamment abondant pour tous ou parce qu’il a été pensé ou repensé à l’aune de ces usages multiples.

Voiture en ville : la fin d’un règne
Selon la formule de l’historien Lewis Mumford, la voiture a été « l’architecte anonyme » de la ville moderne. Mais un pic semble atteint : au cours des dix dernières années, l’usage de la voiture personnelle en ville a fortement diminué au profit de modes alternatifs. La ville a aussi été « faite par et pour les hommes » (la formule est du géographe Yves Raibaud).

Les mobilités domicile-travail y sont privilégiées, alors qu’elles sont plutôt le fait des hommes, les femmes ayant des pratiques plus fragmentées (déposer les enfants à l’école en allant ou en revenant du travail) et des problématiques spécifiques (se déplacer avec une poussette, des sacs de courses…). Les villes s’efforcent donc aujourd’hui de mieux inclure tous les usagers de la rue, en particulier les plus « fragiles », enfants, familles avec poussettes, personnes à mobilité réduite, mais aussi faire toute leur place aux nouvelles mobilités.

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Une voirie pour tous
La voirie autrefois dédiée à la voiture devenant une voirie pour tous, c’est toute la physionomie des quartiers qui change. Sécurité, confort, lien social : rééquilibrer le partage de l’espace public, c’est plonger au cœur des contradictions urbaines et c’est presque toujours poser la question de la mobilité.
En France, la ville de Montreuil a choisi la méthode Pepa (petits espaces publics autrement) pour réaliser des aménagements simples et peu onéreux, définis en concertation avec les habitants. D’autres villes, comme Toulouse, Grenoble ou Nantes, expérimentent des « contrats d’axe » qui permettent d’assurer une meilleure cohérence entre urbanisme et mobilité.

Mieux circuler, mieux partager
Ailleurs dans le monde, certaines métropoles ont saisi cette opportunité pour se transformer en profondeur. La ville de Portland, dans l’Oregon, a détruit dès les années 1970 le Harbor Drive, remplaçant cette voie rapide de
2,5 kilomètres par un parc urbain et une avenue. Cette décision a ouvert une nouvelle ère. Aujourd’hui considérée comme « La Mecque de l’urbanisme » nord-américain, Portland a peu à peu réinvesti l’espace public pour créer une multitude de « quartiers vingt minutes ». En Colombie, la ville de Bogota, confrontée à des embouteillages chroniques, a entrepris de restaurer un accès équitable aux rues et aux trottoirs. Elle a construit 200 kilomètres de pistes cyclables, pris des mesures pour réduire la circulation automobile aux heures de pointe et rendu les trottoirs aux piétons en y interdisant le stationnement. Elle a aussi développé le plus grand réseau de bus rapide au monde, le TransMilenio, dont la capacité de transport est comparable à celle d’un métro, pour un coût de 10 à 20 fois moins élevé. Résultat : une ville plus vivable et plus accessible pour tous les citadins.

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Ville collaborative, un nouveau sens du collectif

Après l’économie collaborative, sommes-nous entrés dans l’ère du territoire collaboratif ? Habitants et citoyens sont de plus en plus associés à la transformation de leur quartier, à travers des lieux et des modèles alternatifs plus souples, plus conviviaux.

Qui n’a pas son tiers lieu ? Ce troisième espace, qui n’est ni celui de la maison, ni celui du travail, connaît une véritable explosion. Clé de sa réussite ? Une capacité unique à hybrider le social, le culturel, l’économique, le politique, à retisser du lien. Dit autrement, à (re)faire société. À Paris, le projet des Cinq Toits mixe publics et activités au sein d‘une ancienne caserne de gendarmerie : 350 résidents (réfugiés, demandeurs d’asile, personnes isolées et familles en situation d‘urgence) y côtoient une quarantaine d’artisans, artistes, entrepreneurs sociaux et acteurs associatifs. Leur objectif commun : fabriquer un tissu économique, social et culturel au service de l’insertion.

Fabuleux fablabs
Véritables laboratoires de la ville, les tiers lieux permettent de tester de nouveaux modes de vie, de travail, de nouvelles approches de l’innovation. C’est aussi le cas des fablabs. Imaginés par un professeur du Massachusetts Institute of Technology (MIT) au début des années 2000, ces ateliers collaboratifs, ouverts à tous, mettent à disposition des outils et des machines pour inventer, fabriquer ou réparer des objets. Ils connaissent un réel engouement en France, où ils contribuent à redynamiser le tissu local, y compris dans des communes de petite taille.

Fabriquer la ville ensemble

Derrière ces formes nouvelles, une idée centrale : permettre aux citoyens de reprendre l’initiative. Ce qui est vrai à l’échelle du quartier l’est aussi à l’échelle de la ville : pourquoi ne pas ouvrir la gestion et même l’aménagement de l’espace public aux pratiques collaboratives ? Financé par l’Union européenne, le projet de recherche U_CODE (pour « Urban Collective Design Environment ») rassemble des universitaires et des entreprises allemandes, hollandaises et françaises. Objectif : concevoir un outil de créativité collective qui permette aux citoyens de contribuer à des projets de design urbain. Le placemaking, une approche née dans les années 70 aux États-Unis, va encore plus loin. La vision traditionnelle de l’urbanisme qui « impose » aux habitants des aménagements pensés pour eux fait place à des projets proches des usages et des besoins, pensés par les riverains et les acteurs économiques eux-mêmes, avec les élus locaux.

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Vers de nouvelles solidarités ?

Dans un contexte de confinement et de distanciation physique, ces pratiques sont aujourd’hui suspendues. Mais les acteurs de l’économie sociale et solidaire ont su innover pour maintenir coûte que coûte le lien social. Le digital a pris le relais. Porté par des cartographes et développeurs bénévoles, le site gratuit caresteouvert.fr répertoriait les commerces et services ouverts pendant le reconfinement. Constamment mis à jour en crowdsourcing, par des milliers de contributeurs volontaires, il utilise la base de données ouverte OpenStreetMap. La Croix-Rouge a lancé, pendant le premier confinement, Croix-Rouge chez vous, un dispositif d’écoute et de livraison solidaire pour les personnes âgées, isolées ou fragiles. Si elles ont besoin de parler et d’être rassurées, elles peuvent s’entretenir avec des bénévoles formés à l’écoute et elles peuvent aussi commander des produits de première nécessité (denrées alimentaires, médicaments) dans des magasins et se faire livrer gratuitement à domicile par des volontaires de l’association. Enfin, la période favorise l’entraide de proximité, avec l’éclosion de groupes Facebook de quartier dont certains perdureront sans doute au-delà de la crise sanitaire. Le groupe de Mark Zuckerberg ne s’y est pas trompé : il a confirmé cet automne travailler sur le développement d’une fonctionnalité « Neighborhoods » (« voisinage »).

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