Qualité de villes, le magazine du groupe RATP qui donne à voir LA VILLE AUTREMENT.

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Rêver la ville 2/2

Conjuguer la ville au féminin

Comment repenser l’aménagement de nos espaces publics pour qu’ils soient utilisés équitablement par tous ? Derrière le constat d’une ville faite « par et pour les hommes », quelles pistes d’action ?

En 2015, l’ouvrage du géographe Yves Raibaud, La Ville faite par et pour les hommes, objectivait l’usage inégal des lieux soi-disant « communs » qui constituent la ville. Les exemples sont parlants : la fréquentation féminine des rues et des transports en commun chute indéniablement en soirée, les investissements sont plus conséquents dans les structures davantage fréquentées par un public masculin ou, plus symboliquement, les noms de rues sont majoritairement masculins. Le chercheur propose diverses pistes pour travailler à une plus grande mixité. Car l’objectif est bien d’éduquer et de favoriser le partage mixte des espaces, qui se joue dès la cour d’école. Plusieurs villes se sont emparées de la question afin de remédier au problème.

Des villes attentives
En Autriche, Vienne fait figure de pionnière. Dès 1992, la ville se dote d’un « bureau des femmes ». En 1997, un quartier de 357 appartements est achevé. Il s’agit du projet « femmes-travail-ville », qui prend en considération les circulations principalement réalisées par les femmes : accompagnement des enfants et des personnes âgées, courses. Les aménagements repensés sont, de fait, plus confortables pour les femmes mais, en définitive, profitables à tous.

Une crèche et un cabinet médical sont situés au cœur du complexe, les espaces communs sont particulièrement soignés et les balcons donnent sur les cours où les enfants se retrouvent. D’autres projets similaires ont suivi. Tous font en sorte de limiter la durée des trajets du quotidien et de favoriser la convivialité. On y trouve davantage d’éclairages, des parcs aux espaces ouverts et modulables, sans terrain de football fermé. Ainsi, depuis 2006, Vienne travaille son budget par le prisme du genre pour s’assurer que dépenses et subventions bénéficient équitablement aux hommes et aux femmes. Sur un modèle similaire, Nantes a travaillé à l’éclairage de cheminements piétonniers. Dans plusieurs villes, les bus de nuit disposent d’un arrêt à la demande pour que les femmes descendent au plus proche de leur destination. À Paris, l’aménagement de sept grandes places, démarré en 2016, a intégré la dimension du genre. Un travail mené avec des chercheurs ainsi que des marches exploratoires ont permis de repérer ce qui freine les femmes dans leur appropriation de l’espace public. Signe que le sujet fait son chemin, les questions de genre sont peu à peu intégrées aux cursus d’architecture et d’urbanisme.

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« Le rôle des transports est très important dans la lutte contre le harcèlement et les violences »

Anne Jarrigeon
Anthropologue-vidéaste, maîtresse de conférence à l’Ecole d’urbanisme de Paris et chercheuse au Laboratoire Ville Mobilité Transport. Elle interroge en particulier la mobilité au prisme du genre.

Quelles spécificités apparaissent lorsqu’on interroge le rapport des femmes aux transports en commun ?
A.J. : Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à les utiliser. Elles pratiquent davantage les transports de proximité et effectuent des trajets plus courts et complexes. Les transports reflètent les inégalités sociales mais viennent aussi les renforcer. Notons que chez les femmes, ces derniers sont aussi affaire d’évitements : ne pas se rendre dans certains lieux, ou bien être accompagnée. L’accès à la ville et aux activités s’en trouve entravé.

Comment imaginer des transports plus adaptés à leurs situations ?
A.J. : Le monde des transports a un rôle très important à jouer dans la lutte contre le harcèlement et les violences sexuelles et sexistes qui entravent la mobilité des femmes et des minorités de genre.

D’autres éléments doivent aussi être pris en considération pour un accès plus égalitaire à la ville : leur expérience concrète des déplacements, leur situation géographique et sociale, l’organisation de leurs temps quotidiens, leurs modalités d’évitement de la mobilité.

Avez-vous des pistes d’action à suggérer ?
A.J. : Une approche intégrée et transversale des questions de genre permettrait de mieux lutter contre la reproduction des inégalités. Concernant la prévention des violences sexuelles et sexistes, la sensibilisation des témoins et la formation des professionnels sont incontournables.

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Des transports plus sûrs, une priorité

L’Institut Paris Région a publié en octobre 2021 une note documentant les peurs féminines dans les transports publics. On y lit que la peur de l’agression sexuelle se concentre dans les lieux clos quand celle du harcèlement est diffuse tout au long du trajet, ou encore que 53% des femmes ont eu peur plusieurs fois dans les transports en commun sur les 12 derniers mois. Le groupe RATP et Ile-de-France Mobilités suivent de près ces données et mènent de nombreuses actions pour assurer à tous un voyage serein, comme le développement du programme de formation Stand Up avec la Fondation des Femmes.

Celui-ci vise à sensibiliser hommes et femmes, lors d’événements en gares et stations, en leur partageant la méthode des 5D – distraire, déléguer, dialoguer, diriger et documenter – qui leur fournit le nécessaire pour intervenir en toute sécurité lorsqu’ils sont témoins ou victimes de harcèlement dans les lieux publics. À Casablanca, RATP Dev a lancé en 2019 WIP (Walk in Peace), une application solidarité et sécurité qui offre la possibilité aux voyageuses de co-piétonner ou bien de donner l’alarme aux agents.

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« Lutter contre le harcèlement et le sentiment d’insécurité est une priorité absolue »

Sandrine Charnoz
Cheffe de projet Lutte contre le harcèlement sexuel dans les transports, groupe RATP

Contre le harcèlement et l’insécurité ressentie par les femmes dans les transports, comment le groupe RATP
agit-il ?

S.C. : C’est une priorité absolue, nous devons un voyage sûr et serein à tous nos clients. Les chiffres montrent que 8 femmes sur 10 ont déjà été victimes de harcèlement ou d’agression dans l’espace urbain et cela monte à 9 dans les transports en commun. Pour lutter contre cette situation, nous avons déployé un plan dès 2020 et lancé en novembre 2021 #AvecVous, qui agit sur l’ensemble des champs.

Quels sont-ils ?
S.C. : Nos axes sont de mieux prévenir, de gérer les alertes et d’améliorer la prise en charge des victimes.

Sur le premier point, nous savons que la présence de nos 6 500 agents sur le terrain est une force. Ils sont désormais tous formés au sujet des violences sexistes et sexuelles. Pour la prise en charge des victimes, nous travaillons en partenariat avec les commissariats et les associations, pour qu’elles puissent être soutenues psychologiquement et accompagnées vers le dépôt de plainte. Nous les rappelons systématiquement, aussi, car c’est indispensable de leur montrer notre soutien. Nous sommes pleinement conscients que nous nous inscrivons dans un écosystème. C’est pourquoi nous sensibilisons nos voyageurs à adopter les bonnes réactions, en diffusant la méthode Stand Up , en partenariat avec Ile-de-France Mobilités.

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